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mercredi 21 août 2019
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Au Sénégal, des ONG dénoncent les conditions de vie des « talibés »

Des « talibés » dans une rue de Dakar

Mardi 11 juin, l’organisation britannique Human Right Watch et la Plateforme pour la promotion et la protection des droits humains (PPDH), un réseau d’ONG sénégalaises, ont publié un rapport intitulé « Sénégal, des abus incontrôlés dans des écoles coraniques ». Selon ce document de 81 pages, 100.000 enfants « talibés » – élèves et pensionnaires des écoles coraniques – vivant dans des daaras (écoles coraniques) à travers le Sénégal sont contraints par leurs marabouts à la mendicité. Pire, ils subissent des abus de toute sorte, note le rapport qui décompte « dans 8 des 14 régions du Sénégal, [dont] 61 cas de passages à tabac ou d’abus physiques, 15 cas de viols, tentatives de viols ou abus sexuels, 14 cas d’enfants séquestrés, attachés ou enchaînés dans des daaras, et un recours généralisé à la mendicité forcée ».

Pour rédiger ce document, les ONG ont mené plus de 150 interviews, dont celles de 88 « talibés » ou anciens « talibés », de 23 maîtres coraniques et de travailleurs sociaux, experts et responsables gouvernementaux.

Islam et mendicité

Contrairement à ce que prétextent les marabouts de ces écoles coraniques, la pratique de la mendicité et comme les mauvais traitements infligés aux enfants ne sont pas recommandées par l’islam, soulignent des responsables musulmans. « L’islam enseigne que la mendicité des enfants est à bannir. L’enfant doit être pris en charge par ses parents. C’est dans ce cadre que le prophète Mohammed disait, quand il était à Médine, qu’il était le tuteur de tout enfant qui n’a pas de parents dans la ville », explique Mouhamadou Kanté, imam de la mosquée de Point E, à Dakar.

Des propos repris par l’ONG islamique Jamra, une structure qui travaille pour l’amélioration des conditions de vie dans ces écoles d’apprentissage du Coran. Selon Jamra, il y a 16.800 écoles coraniques et près de 2 millions d’enfants « talibés » au Sénégal. Si l’ONG islamique salue les « efforts » que le gouvernement est en train de mener pour améliorer les conditions de ces « talibés », elle note qu’ « il reste beaucoup de choses à faire pour éradiquer le phénomène de la mendicité es enfants que l’islam réprouve ».

Le chef de l’État sénégalais, Macky Sall, a reconnu, en marge de la fête de l’Aïd-el-Fitr, le 28 mai, reconnu qu’ « on doit répertorier les écoles coraniques afin de les aider ». Le 11 juin, en Conseil des ministres, il a instruit le gouvernement d’évaluer la mise en œuvre de la stratégie nationale de protection de l’enfant, de veiller à l’adoption urgente du projet de loi portant code de l’enfant.

Trafic organisé

Mamadou Wone, coordonnateur de la Plateforme pour la promotion et la protection des droits humains, co-signataire de ce rapport, s’insurge contre ce qu’il qualifie de « pur trafic et d’exploitation d’enfants par des gens qui se cachent derrière la religion ». « C’est une mafia qui profite de notre religiosité pour soutirer facilement de l’argent, faire travailler des enfants, sans aucun contrôle social », relève ce sociologue de formation, par ailleurs ancien fonctionnaire de l’UNICEF.

À ses yeux, cette brèche dans laquelle s’engouffrent certains marabouts est liée au fait que les Sénégalais donnent beaucoup d’argent en guise d’aumône pour des pratiques mystiques. « Il y a une sorte de syncrétisme entre la foi religieuse et les pratiques mystiques avec l’aide des charlatans », explique-t-il encore. Selon lui, il existe même des réseaux criminels de trafic d’enfants issus du Sénégal mais aussi des pays limitrophes comme la Guinée-Bissau.

Une loi datant de 2005, et jusque-là inappliquée, prévoit 2 à 5 ans de prison et une amende pouvant aller jusqu’à 500.000 francs CFA pour ceux qui pousseraient des enfants à la mendicité.

CHARLES SENGHOR pour La-croix.com




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