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mercredi 21 août 2019
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L’insécurité affecte le « grenier à riz » du Mali

Ce 9 juillet, date de lancement de la campagne agricole 2019-2020, le ministre malien de l’Agriculture, Moulaye Ahmed Boubacar, est en tournée dans le « grenier à riz » national : l’Office du Niger. Dans ce paysage de plaines inondées, qui s’étalent vers le nord à partir du barrage de Markala (275 km au nord-est de Bamako) en suivant le tracé sinueux du fleuve Niger, il loue, très en verve, la puissance agricole malienne, exalte les « travailleurs » ou le « Mali debout ». À des journalistes, il explique aussi qu’« il ne faut empêcher à aucun moment » les paysans de cultiver et les échanges commerciaux de s’organiser « malgré les difficultés ».

Les difficultés ? Un euphémisme vu les bouleversements sur ce territoire qui se chevauche avec les zones du centre du Mali gagnées par l’insécurité depuis 2015. Y maintenir la productivité, dans un contexte de multiplication des violences et de désertion de l’État, relève d’une gageure. Certes, sur le papier, la riziculture semble tirer son épingle du jeu. L’Office du Niger (à la fois établissement public et aménagement hydro-agricole) a annoncé pour la 2ème année consécutive une hausse de la production de riz, avec près de 820.000 tonnes récoltées pour la campagne 2018-2019, selon un bilan provisoire. Sauf qu’elle est surtout imputable aux techniques agricoles qui ont boosté les rendements. Dans l’ensemble, les systèmes de production (agriculture, élevage, pêche) de ce bassin verdoyant pâtissent fortement de la situation.

Djihad local et désertion de l’État

« La partie de l’Office du Niger qui a été vraiment touchée au début, c’est la zone de Diabaly, au nord, vers la Mauritanie. Après les attaques des djihadistes en 2013, les gens étaient effrayés et les travaux agricoles n’ont pas pu se dérouler correctement. Après, ça a repris petit à petit, même si les paysans étaient sur leurs gardes », se souvient Ousmane Kouyaté, chargé du foncier au Syndicat des exploitants de l’Office du Niger (Sexagon). Diabaly fut une des deux localités du centre (avec Konna) prises en janvier 2013 par des groupes islamistes radicaux venus du Nord – attaques qui précipitèrent l’intervention militaire de la France, devenue l’opération Barkhane. Chassés au nord, les groupes djihadistes se sont dispersés. C’est en 2015 que la menace s’est largement répandue dans le centre, avec notamment l’émergence de la katiba Macina.

Ce groupe islamiste armé s’appuie sur un ancrage et des recrutements locaux dans la zone inondée du Macina, à cheval entre les régions de Mopti et de Ségou, et qui se confond en de nombreux endroits avec les périmètres irrigués de l’Office du Niger. Dirigée par Amadou Koufa et affiliée au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) d’Iyad Ag Ghaly, la katiba Macina mène depuis 2015 « une stratégie d’exécutions ciblées et d’enlèvements des représentants de l’État (forces de défense et de sécurité, agents des eaux et forêts, conseillers municipaux, magistrats, enseignants, etc.) et de notables, y compris religieux, ou des « collaborateurs » suspectés d’avoir donné des informations aux autorités maliennes, visant au désengagement de l’État et à son remplacement dans ses fonctions régaliennes », selon un rapport de novembre 2018 de la FIDH (Fédération internationale pour les droits humains). L’organisation ajoute que l’État, « faiblement présent dans la zone, en a été chassé dès 2015 ».

Coup de frein à l’extension des surfaces cultivables…

Aujourd’hui, le retour de l’État dans cette partie du Mali est à l’agenda politique. Début 2018, un « plan de sécurisation intégré des régions du centre » a été mis en œuvre, puis un haut représentant du président de la République pour le centre a été nommé le 20 juin dernier – l’ancien président par intérim Dioncounda Traoré. L’armée a même réinvesti certaines zones, dont « le camp de Diabaly d’où elle avait été chassée par les djihadistes », assure Ousmane Kouyaté, du syndicat Sexagon.

Il n’empêche, son désengagement a eu de nombreuses répercussions dans ce haut lieu de l’agriculture, de l’élevage et de la pêche. « Les agents qui fournissaient l’appui-conseil pour les activités de production agricole dans certaines zones ont cessé de se déplacer. L’insécurité a aussi mis un frein aux travaux d’aménagement et d’extension des périmètres irrigués », explique Yacouba Coulibaly, agent de développement basé dans la zone Office du Niger depuis 25 ans.

Ces aménagements sont vitaux pour les quelque 62.500 exploitations familiales répertoriées, qui sont confrontées à une crise des espaces cultivables. « Au fil des générations, des attributaires qui avaient trois ou quatre hectares dans les années 80-90 ont cédé des parties de leur parcelle aux héritiers, et certains d’entre eux se retrouvent aujourd’hui avec une surface comprise entre 0,25 et 0,5 ha, selon les dernières données, ce qui ne garantit plus la viabilité économique et la reproductibilité de leurs systèmes de production », précise Amandine Adamczewski Hertzog, géographe au CIRAD (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) et chercheuse à l’université Gaston-Berger.

… et aux investissements

À ce jour, 140.000 hectares de terres sont aménagés à l’Office du Niger, pour un potentiel estimé à 250.000 hectares avec les techniques actuelles d’irrigation gravitaire. Quant à la superficie aménageable, elle est estimée à près de 2 millions d’hectares. Au milieu des années 2000, l’État a cherché à attirer des investisseurs dans la zone, mais les projets ont tourné court. « Dès le début des violences dans le nord du pays, des bailleurs de fonds, notamment français et américains, se sont retirés de projets d’extension et de réhabilitation des périmètres irrigués à l’Office du Niger. La dégradation sécuritaire a également eu un impact sur les investisseurs internationaux qui avaient obtenu des lettres d’accord et des baux dans la zone Office du Niger à partir de 2008. Ils ont été contraints de mettre leurs projets en attente », ajoute Amandine Adamczewski Hertzog.

Répercussions sur le secteur bovin…

Les éleveurs paient eux aussi – et surtout – un très lourd tribut à la crise du centre. L’insécurité, d’abord, a réduit leur mobilité, « ce qui est extrêmement préoccupant pour un système basé sur la transhumance pendulaire, qui a lieu deux fois dans l’année. Le bétail doit notamment quitter la zone inondée pour la zone sèche. Or c’est précisément là que sont installées des bases djihadistes », souligne le chercheur et éditorialiste Adam Thiam. Une de ces bases se situe dans la bande de Kareri, dans le delta intérieur du fleuve Niger, en pleine zone Office du Niger. Les bergers peuls s’y retrouvent « coincés entre le marteau du prédicateur Koufa et l’enclume des soldats maliens », selon Adam Thiam, qui est aussi l’auteur du rapport « Centre du Mali, enjeux et dangers d’une crise négligée » en 2017.

Le vol de bétail, ensuite, a franchi une nouvelle dimension ces dernières années. « La razzia est un des modes d’appropriation du bétail qu’on pourrait qualifier de culturel, mais cela se pratique désormais à une échelle quasi industrielle », note Adam Thiam. « L’insécurité touche aussi bien les hommes que les animaux. Avec la multiplication des cas d’enlèvement dans le secteur bovin, de nombreux éleveurs sont dans une logique de décapitalisation. Ils préfèrent se débarrasser de leurs bêtes et les vendre plutôt que de risquer de les perdre », complète Yacouba Coulibaly. Au marché aux bestiaux de Niono, qui se tient chaque week-end à une centaine de kilomètres au nord de Ségou, ce dernier a vu l’offre devenir pléthorique… et les prix chuter, au grand dam des éleveurs.

Le trafic de bétail, qui trouverait, d’après Adam Thiam, un nouveau débouché vers la Côte d’Ivoire après la fermeture par les djihadistes d’un accès vers la Mauritanie, est une source d’enrichissement pour les groupes armés… Mais pas seulement. S’y adonnent aussi « des malfrats locaux, y compris de la communauté peule, des réseaux de chasseurs, et on entend de plus en plus parler aussi de complicité avec des élites de Bamako », souligne Adam Tiam. Ce dernier évoque « une nouvelle criminalité » qui peut « recourir à l’épouvantail djihadiste » de façon opportuniste, dans ce territoire devenu l’ « offshore de l’impunité » où toutes les mafias semblent s’être donné rendez-vous.

Ralentissement économique général

« L’ensemble des activités économiques a été affecté par l’insécurité dans la zone Office du Niger », résume Yacouba Coulibaly. Il pointe par exemple le manque à gagner dû à l’absence de la main-d’œuvre saisonnière qui affluait traditionnellement dans cette partie du Mali : « Les travaux de mise en valeur des terres aménagées attiraient des travailleurs venus des autres régions, notamment pour le repiquage, au début de l’hivernage. Et cela stimulait l’économie locale ».

Par ailleurs, la tentative de reprise en main des régions du centre par l’armée s’est aussi traduite par de nouveaux dispositifs sécuritaires, à l’instar d’une circulaire de février 2018 qui interdit la circulation de motos et de pick-up entre 17 h 45 et 6 h 30 et concerne plusieurs zones de l’Office du Niger.

Une mesure impopulaire, qui limite les activités et les échanges. « C’est devenu compliqué, notamment pour les pêcheurs qui pratiquent en général leur activité durant la nuit », poursuit Yacouba Coulibaly. Celui qui s’exprime « en tant qu’agent du développement » invite enfin à revoir la notion de « protection ». « Il me semble que le déterminant de ces événements, c’est la pauvreté. On peut protéger davantage les gens par le biais de la sécurité, mais comment empêcher un jeune qui n’a pas d’activité d’aller vers ceux qui lui proposent des revenus ? Au-delà de la protection sécuritaire, il faudrait protéger la personne en lui garantissant de pouvoir vivre avec un minimum de dignité », estime-t-il.

Flambée des tensions

Pour l’heure, l’absence de perspectives pour la jeunesse du cru se conjugue à une hausse des conflits intercommunautaires que le chercheur Adam Thiam juge « encore plus préoccupants que ceux qui opposent les djihadistes à la population ».

Dans ce chaos où milices et groupes d’autodéfense ont comblé le vide sécuritaire laissé par l’État, les conflits entre agriculteurs et éleveurs ont sombré dans l’extrême violence. « Selon les lignes de fractures ethniques nées des conflits de production, les éleveurs, souvent des Peuls, sont assimilés aux djihadistes et les agriculteurs bambaras ou dogons, aux victimes, chez qui des chasseurs sont recrutés. Cela a instauré une espèce de système de guerre par procuration », déplore l’éditorialiste malien, qui conseille aussi le haut représentant pour le centre, Dioncounda Traoré. « Les actes de vengeance s’organisent sans discernement », admet de son côté Yacouba Coulibaly, même s’il tient à souligner que « ces populations restent interconnectées sur le plan des activités économiques et des relations sociales ». Une cohabitation longtemps harmonieuse à l’Office du Niger.

AGNÈS FAIVRE, Le Point




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