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mardi 15 juin 2021
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L’ancien ministre de l’Énergie sous Laurent Gbagbo raconte les conditions de son exil

Il a été ministre de la Culture et de la francophonie, puis des Mines et de l’énergie sous la présidence Gbagbo. Augustin Kouadio Komoé est spécialiste de la gestion des systèmes de santé publique. Dans ce long entretien qu’il nous a accordé à sa résidence, jeudi 9 juillet 2015, cet orateur affable n’a éludé aucune de nos questions. Dans un style décontracté, le secrétariat général adjoint du FPI a évoqué ses premières rencontres avec Laurent Gbagbo, sa vie de ministre… Il est surtout revenu sur les conditions de son exil, après l’arrestation de l’ex-président, le 11 avril 2011. Un homme marqué qui affirme avoir « payé un lourd tribut » à son engagement politique.

Le ministre Augustin Kouadio Komoé à son domicile, le 9 juillet 2015

Le ministre Augustin Kouadio Komoé, à son domicile, le 9 juillet 2015

Monsieur le ministre, vous êtes un des cadres du grand Zanzan, on voudrait connaître votre parcours scolaire et universitaire ?

Je suis né à Kokomian, localité située dans le département de Koun-Fao et érigée chef-lieu de sous-préfecture depuis seulement quelques années. C’est dans ce village et celui de Dimba que j’ai fait mes études primaires. Ensuite, j’ai fait le premier cycle de l’enseignement secondaire au CEG (collège d’enseignement général) de Bondoukou. Après le BEPC, j’ai été orienté en Seconde au lycée de Grand-Bassam où j’ai décroché le BAC en 1981. Orienté à la Faculté de droit de l’Université de Cocody [à l’époque, Université nationale de Côte d’Ivoire, NDLR], j’ai obtenu une Maîtrise en droit public quatre années plus tard, c’est-à-dire en 1985. Cette année-là, bien qu’étant admis au concours direct d’entrée à l’École nationale d’administration (ENA), cycle supérieur des Administrateurs des services financiers, j’ai choisi de rentrer, par voie de concours également, à l’École nationale de la santé publique (ENSP) de Rennes, en France, pour une formation en gestion hospitalière et système de santé. J’ai fait partie de la première promotion de dix boursiers ivoiriens que l’État avait décidé de former dans le cadre d’un vaste programme de réhabilitation et de restructuration du système sanitaire ivoirien. Ce programme avait eu l’appui de la Banque mondiale. J’ai mis à profit mon séjour en France pour faire un diplôme d’Études supérieures spécialisées (DESS) en droit de la santé avant revenir en Côte d’Ivoire pour soutenir en 1988 à l’ENA, mon mémoire de fin d’études.

Vos expériences professionnelles                                     

J’ai fait l’essentiel de ma carrière professionnelle au ministère de la Santé, de 1989 à 2003. Mon premier poste fut celui de responsable financier du CHU de Treichville, en 1989. À cette époque, le système sanitaire ivoirien était en crise et ne répondait plus aux attentes des populations. Les hôpitaux, dirigés par des militaires, étaient dans une situation de délabrement avancé. Le plateau technique souffrait d’un manque d’entretien. Il n’y avait pas de médicaments, y compris ceux de première nécessité comme l’alcool dans les hôpitaux. C’était le triste tableau du système sanitaire du pays. C’est d’ailleurs la raison qui m’avait poussé à aller dans le secteur de la santé. Je voulais contribuer modestement au processus d’amélioration du système. J’aurais pu chercher à travailler dans les régies financières comme la Douane, Trésor et les Impôts qui attiraient les meilleurs étudiants de l’ENA.

Vous aimez le domaine de la santé sans être praticien ?

On peut le dire. Dans le secteur de la santé, il y avait un besoin réel de prise en main de la gouvernance du système, et en particulier celle des établissements sanitaires. Ce n’était pas faute d’avoir de bons médecins, infirmiers, sages-femmes et autre personnel d’appui, mais il fallait repenser toute l’organisation du système. J’ai donc décidé d’apporter ma pierre au redressement de la situation.

Qu’avez-vous apporté au système ? 

C’est nous qui avons doté les Établissements publics nationaux (EPN) du secteur de la santé de véritables équipes de direction structurées avec des procédures de gestion et de contrôle. Auparavant, l’administration hospitalière reposait essentiellement sur le directeur. Ce dernier était secondé par un surveillant général. Par la suite, j’ai dû faire une mission de redressement de quelques mois au CHU de Cocody confronté à des problèmes de gestion. J’ai effectué cette mission avec mon collègue Pierre Wolf, alors directeur du CHU de Yopougon, avec l’espoir que la direction de l’établissement me serait confiée. Contre toute attente, début 1991, le ministre de la Santé y a nommé un autre collègue et m’a confié la direction de l’Institut Raoul Follereau, qui a également le statut d’EPN à l’instar des Centres hospitaliers universitaires. Mais il est de moindre envergure et avait des problèmes plus importants.

C’était la première fois qu’on vous nommait ? 

C’était la première fois qu’on me nommait par décret, signé du préident Houphouet-Boigny, deux ans après ma première prise de fonction dans l’administration. Après y avoir passé deux ans, j’ai été nommé directeur du CHU de Treichville en 1994. Je suis donc reparti dans cet hôpital où j’avais débuté ma carrière professionnelle. J’ai dirigé cet établissement jusqu’en décembre 1998, année où j’ai été muté au CHU de Yopougon. En 2000, j’ai été nommé Inspecteur de la santé publique, fonction que j’ai occupée jusqu’en 2002. À l’occasion d’un remaniement ministériel qui a vu, cette année-là, l’entrée au gouvernement du RDR qui avait boycotté la Présidentielle pour protester contre les conditions de l’élection du président Gbagbo, le professeur Richard Kadjo a été nommé ministre de la Santé en août 2002. Il m’a demandé d’assurer la direction de son cabinet. C’est un ami avec qui j’avais travaillé au CHU de Treichville. Mais les choses n’ont pas duré : un mois et demi après, il y a eu la rébellion armée qui a coupé le pays en deux. Avec les Accords de Marcoussis, le gouvernement est tombé et Richard Kadjo est parti. Je suis resté avec Albert Mabri Toikeusse, ministre issue des Accords jusqu’en juin 2003, avant de quitté mon poste de directeur de cabinet.

Était-ce un départ volontaire ? 

Non, c’est le ministre Toikeusse qui m’a dit de partir. Ce à quoi je m’attendais. En décembre de la même année, j’ai été nommé Inspecteur d’État avec les anciens ministres Koné Dramane et Koffi Koffi Lazare, aux côtés d’Aboudramane Sangaré qui était Inspecteur général d’Etat. J’y suis resté jusqu’en 2007. Cette année-là, à la faveur des Accords politiques de Ouagadougou (Burkina Faso), le président Gbagbo avait mis en place un nouveau gouvernement avec Soro Guillaume comme Premier ministre. Le président m’a fait l’honneur de me nommer au poste de ministre de la Culture et de la francophonie, en remplacement du ministre Mel Théodore. En 2010, j’ai quitté ce ministère pour occuper le département des Mines et de l’énergie. Après la Présidentielle de 2010 que nous avons gagnée mais que nous avons perdue (rires), j’ai été confirmé à ce poste. Après l’arrestation du président Gbagbo en avril 2011, je suis parti en exil au Ghana où je suis resté six mois avant d’aller au Maroc. En février 2014, je suis revenu en Côte d’Ivoire.

Comment avez-vous connu l’homme politique Laurent Gbagbo ?

Dès 1982, j’ai été recruté sur le campus de Cocody par mon ami feu Nango Kanga pour faire partie des cellules clandestines en vue de recevoir une formation politique et promouvoir les idéaux de démocratie. Je n’avais pas eu le privilège de rencontrer le président Gbagbo. C’est plutôt celle qui allait devenir son épouse quelques années plus tard que j’ai connue. C’est-à-dire Simone Ehivet Gbagbo. C’est à l’occasion de mes études en France que j’ai rencontré pour la première fois le président Gbagbo, en janvier 1986, par l’entremise du professeur Ouraga Obou dont j’étais l’étudiant à l’Université de Cocody. Il m’avait donné une note de liaison à remettre à Laurent Gbagbo. Ce dernier y était déjà depuis 1982, en exil.

Depuis cette date, vous êtes restés ensemble

Oui, nous ne nous sommes plus quittés ! C’est en notre présence que le président Gbagbo a eu son statut de réfugié politique, au terme d’une longue procédure politico-administrative. Il a habité chez son ami Guy Labertit, un ancien responsable du PSU [Parti socialiste unifié, NDLR]. Au cours de mon séjour en France, j’ai accompagné Laurent Gbagbo à de nombreux voyages et rencontres à l’intérieur de la France pour la promotion des idéaux de démocratie et de liberté auprès des compatriotes qui y étaient. C’est par son canal que j’ai connu plusieurs militants de la Gauche ivoirienne en France, comme Maurice Lohourignon, Thiery Bouikalo, Affian, Yahi Constance, etc. Lorsqu’il est rentré d’exil en 1988, j’ai eu l’honneur d’être son premier directeur de cabinet dans la clandestinité. C’est en cette qualité que j’ai pris part, avec le parrainage du professeur Ouraga Obou, au congrès constitutif du FPI [Front populaire ivoirien, NDLR] qui s’est tenu les 19 et 20 novembre 1988 à Dabou, dans une villa logée au milieu d’une palmeraie. Je faisais partie des vingt personnes ayant pris part à ce congrès au sortir duquel le frère Anaky Kobena a été arrêté.

Monsieur le ministre, vous étiez donc aux premières heures de la création du FPI ?

Bien entendu ! Je suis modestement une partie de l’histoire du FPI dont j’ai épousé l’esprit dès ma deuxième année d’études universitaires. Je ne suis certes pas à l’initiative de la création de ce parti car j’étais encore étudiant mais je me suis engagé dans sa cause, très tôt. J’ai pris des risques au même titre que ceux qui en ont pris l’initiative. Avec le professeur Danon Djédjé, le docteur Dakoury Benoît et bien d’autres, j’ai participé à la rédaction du premier programme de gouvernement du parti. C’est nous qui avons rédigé le chapitre relatif à la politique de santé. Au FPI, je n’ai aucun complexe. Aujourd’hui, lorsque j’entends des camarades nous invectiver et nous taxer de traîtres, ça me fait sourire ! Ces personnes-là ne savent pas d’où nous venons et quel est notre parcours au FPI.

Dites-nous, à quoi rime la vie d’un ministre ? C’est quoi, être ministre ?

Être ministre, c’est beaucoup de responsabilités. Lorsqu’on vous nomme, vous sentez le poids des responsabilités puisqu’une partie du sort des populations est entre vos mains. C’est vous qui déterminez la politique du secteur qui vous est confié. Chaque poste ministériel sert à animer une partie de la vie de la nation. Les décisions du ministre ont un impact sur le vécu quotidien et l’avenir des citoyens. Vous devez trouver des solutions aux problèmes de la population. Dans les circonstances normales, avec un gouvernement issue de la majorité qui gouverne, les choses sont relativement simples dans la mesure où chaque ministre exécute une partie du programme de gouvernement sur la base duquel ladite majorité a été élue. Par anticipation, des défis ont été identifiés et des axes stratégiques ont dû être explorés avant la prise du pouvoir. Il en va différemment dans l’hypothèse d’un gouvernement de circonstance dont les membres et leurs mandants poursuivent des objectifs différents et souvent opposés. La vie du ministre est fonction de la perception qu’il a de ses responsabilités, des conditions de sa nomination ainsi que de la nature de l’équipe gouvernementale.

Un ministre, ce n’est donc pas la face visible de l’iceberg ?

Non, pas du tout ! Un ministre n’est pas fait pour parader uniquement. Pour peu qu’il soit consciencieux, il ne peut être ni oisif ni adepte des loisirs excessifs. Votre responsabilité est d’autant plus grande que la vie de millions de personnes dépend de votre action. Par exemple, dans le cadre d’un gouvernement d’union dont l’objectif est de restaurer la paix et la cohésion sociale, l’attitude des ministres déterminera le degré d’engagement pour cette cause. Personnellement, ma vie était partagée entre mes activités professionnelles de mon département ministériel et celles liées à l’animation de mon parti politique. Il me restait très peu de place pour ma famille et pour mes amis. Il m’arrivait de revenir d’une mission et de repartir le lendemain. En période de crise, les choses apparaissent plus difficiles. Comme cela a été le cas pour moi en 2010, avec la pénurie d’énergie qui a entraîné les coupures intempestives de l’électricité. J’étais le ministre le plus exposé en cette période-là.

C’était pas facile pour vous alors !

La situation a empiré au cours de la crise postélectorale, notamment avec l’embargo imposé par l’Union européenne sur les fournitures des biens de consommation. Comment continuer à assurer l’approvisionnement du pays en énergie et en hydrocarbures, sachant que tous les autres secteurs de la vie nationale dépendent de l’énergie ? On m’appelait souvent à des heures indues pour me dire que le circuit d’alimentation électrique de la résidence du président de la République a été saboté. La SIR [Société ivoirienne de raffinage, NDLR] avait pratiquement fermé, faute d’approvisionnement en brut. J’étais interpelé nuit et jour par des collègues membres du gouvernement, le chef de l’État lui-même et les populations en détresse. Souvent, on vous pose des problèmes pour lesquels vous n’avez aucune solution. Et si par malheur un scandale éclate dans votre ministère, c’est vous qui prenez les pots cassés. Cela dit, ce n’est pas non plus l’enfer. Au contraire, on éprouve toujours beaucoup de fierté à servir son pays à un si haut niveau.

Comment avez-vous vécu la crise postélectorale de 2010 jusqu’à la chute du président Gbagbo ? 

Très mal. Je l’ai vécue très mal parce que je ne pensais pas que pour un fauteuil présidentiel, on en arriverait au massacre qu’on a connu. J’ai vu qu’en politique, des gens n’ont pas de limites. Ce n’est pas la perte du pouvoir que j’ai mal vécue car je savais que de toute façon, notre gouvernement allait tomber. C’est pourquoi dès mars 2011, j’ai préparé ma passation de service. Autant on acquiert le pouvoir, autant on doit s’attendre aussi à le perdre. Et j’étais assez lucide pour le comprendre. Par contre, ce sont les conditions dans lesquelles nous avons perdu le pouvoir que je déplore.

Un point noir dans l’histoire moderne de la Côte d’Ivoire ? 

Quoi qu’on puisse dire, les conditions de changement du pouvoir en 2011 ont laissé de graves séquelles dans le pays. C’est un point noir dans l’histoire de notre pays. Surtout la déportation du président Gbagbo à la CPI [Cour pénale internationale, NDLR]. Cette déportation est une honte pour l’Afrique. Et je sais que des Africains sont gênés par cet acte qui ne nous honore pas. Le choc créé par le transfèrement du président Gbagbo à la Haye a amené l’Union africaine à prendre, pour une des rares fois, une position courageuse contre de telles dérives. Certains États africains ont même menacé de se retirer de la CPI. Les autorités ivoiriennes ont donc mal fait d’envoyer une des leurs là-bas. Il leur appartient d’avoir le courage de demander sa libération pour donner une chance aux Ivoiriens de se réconcilier. On nous a permis de rentrer d’exil, c’est bien. Mais il faut aller plus loin : tant que Gbagbo sera en prison là-bas, certains utiliseront cet argument comme prétexte pour ne pas aller à la réconciliation.

Comment vous êtes-vous retrouvé en exil ?

Alors que certains de mes collègues étaient déjà partis en exil, ma femme et moi avions quitté la résidence dans la dernière semaine de mars 2011. Nous logions chez un cousin, quelque part à Abidjan. Les autres membres de la famille – une dizaine de personnes – étaient restés dans la maison que nous avons quittée précipitamment. Je m’arrangeais chaque jour pour aller les voir. Et le 11 avril, j’étais venu prendre quelques affaires lorsque j’ai reçu une alerte faisant état de l’arrestation du président Gbagbo. Deux heures après, mon chef de cabinet m’informe que des hommes armés étaient en route pour mon domicile. Ils n’ont pas tardé à arriver, quelques temps après mon départ des lieux. Croyant que j’étais dans la maison, ils ont fouillé de fond en comble toutes les pièces avant de retrouver les membres de ma famille dans leur cachette. Le drame a été évité de justesse car les assaillants ont tiré à bout portant et ont grièvement blessé un de mes parents. À ce moment-là, plus personne ne répondait à mes appels. Le siège de mon domicile a duré environ une heure et demie. Lorsqu’ils ont quitté les lieux, j’ai pu parler à quelqu’un au téléphone qui m’a dit qu’il y a un blessé. La balle avait cassé son bras gauche et il saignait abondamment. Il était 20 heures et personne ne pouvait sortir. Des coups de feu résonnaient partout. J’ai eu le réflexe d’appeler le ministre Konaté Sidiki.

Vous aviez donc ses contacts téléphoniques ?

Oui. J’avais les numéros de tous ces gars-là puisque nous avions siégé dans le même gouvernement. Pour rappel, je l’avais invité à Koun-Fao dès 2007 et certains collègues me l’avaient reproché. On m’avait critiqué pour avoir invité un rebelle ministre. J’avais expliqué que c’était le seul moyen de briser le mur de méfiance pour rassurer tout le monde. Donc Konaté Sidiki et moi avons gardé de bons rapports. Quand j’ai reçu l’appel qu’il y a un blessé chez moi, l’idée m’est venue tout de suite de l’appeler.

Où était-il ?

Il était à l’hôtel du Golf. Je lui ai dit que les gens ont attaqué ma maison et qu’il y a un blessé grave, il faut intervenir. Environ trente minutes après, il a envoyé quelqu’un prendre le blessé pour l’évacuer. Il a même déboursé 200.000 francs CFA pour les premiers soins du blessé. C’est un témoignage que je ne peux ne pas rendre. Je rends ce témoignage à chaque occasion. Je n’oublierai jamais cela, même si je ne suis pas d’accord avec ce qu’ils ont fait. Le ministre Sidiki a sauvé une vie. Après, j’ai changé de cachette plusieurs fois. Chaque 24 heures, je changeais de maison. Malgré cela, je sentais que les gens se rapprochaient de moi, on savait où je me trouvais. Finalement, j’ai quitté Abidjan. Le départ n’a pas été facile. Je ne rentrerai pas dans les détails.

Parlez-nous un peu de votre vie d’exilé, monsieur le ministre !

Quand je suis arrivé au Ghana, je ne savais pas quoi faire. Je ne savais pas où aller. Puis nous avons continué à Lomé, au Togo, ma femme et moi. Nous dormions à l’hôtel. Dans l’établissement, j’ai reconnu un agent des renseignements généraux venu de Côte d’Ivoire. Nous avons eu peur pour notre sécurité et nous avons quitté les lieux pour le Ghana. À Accra, nous avions logé quelques temps à l’hôtel et après, on habitait une maison dans un quartier éloigné du centre-ville. C’était pénible. Nous avons fêté la Pâques à Accra, dans des conditions inhumaines. J’ai coulé des larmes ce jour-là. Nous n’avions ni eau ni électricité. C’est dans des bidons que des gens de bonne volonté nous ont apporté de l’eau pour qu’on puisse se laver. Un grand jour comme Pâques et c’est dans un taxi que de la nourriture nous a été apportée afin qu’on puisse manger ! L’ambiance à Accra n’était pas saine. Et comme nos enfants étaient au Maroc, nous sommes allés les retrouver. Arrivé au Maroc, je suis tombé gravement malade et j’ai manqué de peu d’être paralysé. Bref, même à son pire ennemi, il ne faut pas souhaiter ce que nous avons vécu en exil. J’ai payé le prix fort de mon engagement politique.

Comment s’est fait votre retour au pays ?

De par la position que j’avais auprès du président Gbagbo, j’étais une des cibles du régime. Même en étant à l’extérieur du pays, le régime me traquait. Beaucoup de gens fantasmaient sur une prétendue manne financière que le président Gbagbo m’aurait confiée. J’étais suspecté de financer des projets de déstabilisation du pays depuis Accra, alors que je n’y étais plus depuis des mois. Un mandat d’arrêt avait même été lancé contre moi avec divers chefs d’accusation. Dans ces conditions, il m’était difficile d’envisager un retour au pays. Mais au cours de ses tournées, le président Ouattara a commencé à apaiser son discours en demandant aux exilés de rentrer. Nous l’avons pris au mot. Il a mis en place la CDVR [Commission dialogue vérité et réconciliation, NDLR]. Au même moment, nos camarades qui étaient restés au pays et qui n’étaient pas allés en prison (Amani N’Guessan, Danon Djédjé…) négociaient avec le Premier ministre Ahoussou Jeannot pour normaliser la situation. La sortie de prison du président Affi N’Guessan en août 2013 a contribué à décrisper le climat social. Le pouvoir a rassuré la direction de notre parti sur sa volonté d’aller à la paix. En conséquence, les exilés pouvaient rentrer sans risque d’être arrêtés. Cette seule parole était suffisante pour moi. Mais avant de venir, j’ai eu le ministre Hamed Bakayoko au téléphone qui m’a confirmé que je pouvais rentrer sans crainte. Et je suis rentré.

Avez-vous reçu des menaces à votre retour ?

Non, je n’ai reçu aucune menace ! Je ne suis pas menacé. Pour la plupart des gens, y compris dans le milieu du pouvoir, je ne suis pas querelleur. Évidemment, comme j’appartiens à une famille politique, tout ce qui se passe dans cette famille rejailli aussi sur moi. J’ai un procès qui suit son cours.

Avez-vous tiré un enseignement particulier de la crise et de votre exil ?

J’ai compris qu’on peut être bien placé et se retrouver au bas de l’échelle à tout moment. Cela ne dépend pas de nous. Le premier enseignement que j’ai tiré de mon exil, c’est l’humilité. Être humble en toutes circonstances. Quelque soit la position qu’on occupe, il faut rester humble, il faut accepter tout le monde, il faut respecter les adversaires du moment. L’exil m’a permis de me remettre en cause. Si après l’exil, tel que je l’ai vécu, on ne devient pas humble, c’est qu’on a un problème. Avant, je n’étais certes pas arrogant, mais l’exil m’a rendu encore plus humble et bienveillant. Au plan politique, j’ai une meilleure perception des choses.

Propos recueillis par OSSÈNE OUATTARA




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